La Méditerranée est souvent vue comme un lieu de passage pour les grands animaux marins en migration. C’est une vision incomplète : elle est aussi un véritable foyer permanent pour plusieurs populations de cétacés. Ce sont des populations résidentes, génétiquement distinctes de leurs cousines de l’Atlantique, parfaitement adaptées aux conditions très particulières de ce bassin semi-fermé. Sept espèces principales y vivent toute l’année.
La Méditerranée abrite, comme résidents toute l’année, sept espèces principales : le grand dauphin, le rorqual commun, le grand cachalot, le dauphin bleu et blanc, le dauphin de Risso, le globicéphale noir et la baleine à bec de Cuvier (le ziphius). Ce sont les piliers de la faune cétacéenne du bassin, chacun occupant une niche écologique spécifique.
Au-delà de ces espèces résidentes, on peut occasionnellement croiser des visiteurs plus rares : baleines à bosse en transit (cas très exceptionnels), orques de passage dans le détroit de Gibraltar, voire petits rorquals. Mais ce sont des observations rares, alors que les sept résidents peuvent être observés toute l’année par les marins, les ferries et les opérateurs de whale watching.
Le grand dauphin (Tursiops truncatus) est le résident le plus visible. Très sédentaire, il vit en petits groupes le long des côtes de toute la Méditerranée. Ses déplacements sont limités — généralement dans un rayon de 80 km autour de sa zone préférée — et plusieurs communautés bien distinctes ont été identifiées par photo-identification, notamment autour de la Corse, des Bouches-du-Rhône, du golfe du Lion, et autour des îles grecques.
C’est sur le plateau continental, là où la profondeur reste modérée, qu’on l’observe le plus souvent. Il chasse poissons (bars, mulets, sardines), céphalopodes (calmars, pieuvres) et profite parfois des rejets des chalutiers. Sa proximité avec les côtes le rend particulièrement vulnérable aux activités humaines : trafic maritime, pollutions, captures accidentelles dans les engins de pêche.
Deuxième plus grand animal de la planète après la baleine bleue, le rorqual commun (Balaenoptera physalus) est l’emblème du sanctuaire Pelagos, vaste aire marine protégée créée en 2002 par la France, l’Italie et Monaco. Avec ses 20 à 25 mètres, il fréquente toute l’année les eaux profondes de la Méditerranée nord-occidentale, où il se nourrit principalement de krill (Meganyctiphanes norvegica).
La population méditerranéenne de rorquals communs est génétiquement distincte de celle de l’Atlantique. Estimée à 1 500-3 000 individus, elle est isolée et particulièrement vulnérable. Les collisions avec navires (notamment les ferries rapides) sont l’une de ses principales causes de mortalité, ce qui a conduit à l’implantation de couloirs de circulation aménagés dans le sanctuaire Pelagos.
Une sous-population résidente de grands cachalots vit en Méditerranée, séparée génétiquement des populations atlantiques. Elle fréquente les canyons sous-marins du nord-ouest méditerranéen (canyon de l’Hérault, des Stoechades, etc.), où elle chasse les céphalopodes en plongée profonde. Sa taille est estimée à moins de 2 500 individus, ce qui lui vaut le statut « en danger » sur la Liste rouge de l’UICN.
Comme leurs cousines atlantiques, les femelles et les jeunes restent en groupes familiaux dans les eaux centrales et orientales, tandis que les mâles solitaires migrent vers le nord (Ligurie, mer Tyrrhénienne) pour s’alimenter. Les contaminations par les microplastiques et PCB sont particulièrement préoccupantes pour cette population isolée.
Le dauphin bleu et blanc (Stenella coeruleoalba) est probablement le cétacé le plus abondant en Méditerranée, avec plusieurs centaines de milliers d’individus. On le rencontre en grands groupes (50 à 200 individus, parfois plus) en pleine mer, souvent près des grands rorquals. C’est lui qu’on observe le plus fréquemment lors des sorties d’observation hauturières.
Le dauphin de Risso (Grampus griseus), reconnaissable à son corps gris constellé de cicatrices blanches, fréquente les pentes du talus continental où il chasse des céphalopodes en plongées modérément profondes. Le globicéphale noir (Globicephala melas), gros dauphin trapu et noir, vit en petites unités sociales très stables — autre cas remarquable de société matrilinéaire chez les cétacés.
La baleine à bec de Cuvier (Ziphius cavirostris), aussi appelée ziphius, est l’un des cétacés les plus discrets et fascinants de Méditerranée. Champion absolu de la plongée mammalienne — avec un record de plus de 2 990 mètres et des apnées de 222 minutes —, il vit dans les zones de grande profondeur, et reste peu observable depuis la surface.
Sa présence est régulière dans plusieurs zones méditerranéennes profondes : Ligurie, sud des Baléares, mer Tyrrhénienne, mer d’Alboran. C’est aussi l’espèce la plus vulnérable aux sonars militaires — plusieurs échouages massifs ont été documentés en mer d’Alboran et aux Canaries, ce qui a conduit à des protocoles d’exclusion lors des exercices navals.
Ces sept espèces font de la Méditerranée l’un des bassins les plus riches en cétacés du monde — un patrimoine biologique unique, mais aussi extrêmement fragile face aux pressions humaines qui s’accumulent sur cette petite mer fermée.
