Depuis mai 2020, un phénomène extraordinaire et inquiétant fait la une des médias maritimes : des orques attaquent — ou plutôt interagissent activement avec — des voiliers au large de la péninsule ibérique. Plus de 700 incidents ont été recensés à ce jour, principalement le long des côtes espagnoles et portugaises, parfois jusqu’en Bretagne. Plusieurs voiliers ont été coulés. Le phénomène est sans précédent dans l’histoire moderne des interactions homme-cétacé, et les biologistes débattent encore de ses causes.
Le terme « attaque » est probablement excessif. Ce que les biologistes observent est un schéma comportemental cohérent et reproductible. Les orques ciblent presque exclusivement le safran — la pièce mobile du gouvernail située sous la coque. Elles privilégient des voiliers de moins de 15 mètres, et l’interaction peut durer 30 minutes à 2 heures. Les dégâts au gouvernail sont fréquents, le voilier devient impossible à diriger. Les véritables naufrages restent rares, mais ils existent : plusieurs voiliers ont coulé après destruction complète de leur gouvernail.
Aucune blessure humaine n’a été enregistrée, malgré la masse considérable des orques (jusqu’à 5 tonnes). Les animaux ne tentent pas de monter à bord, ne s’attaquent pas aux occupants, et restent généralement à distance des humains. Tout suggère que l’objectif est bien le bateau lui-même, et plus précisément cette pièce qui dépasse sous la coque.
L’hypothèse privilégiée par la majorité des chercheurs aujourd’hui est celle du comportement de jeu culturel. La Commission baleinière internationale a analysé de nombreuses vidéos et conclu que l’attitude observée ressemble à de l’exploration ludique: les orques semblent jouer avec une pièce d’équipement nouvelle et intéressante, comme un chat avec un objet inhabituel.
Plus précisément, le comportement aurait été initié par un seul individu, baptisé Gladis Blanca, et se serait diffusé culturellement au sein de la petite population résidente du détroit de Gibraltar — une cinquantaine d’individus. Les jeunes orques, particulièrement curieuses et joueuses, auraient adopté le comportement par apprentissage social, comme cela a été documenté pour d’autres innovations culturelles chez les cétacés.
Cette hypothèse est soutenue par plusieurs observations : la concentration du phénomène dans une population restreinte, son apparition soudaine en mai 2020 (et non dispersée dans le temps), et sa transmission entre individus identifiables par photo-identification. Le profil correspond exactement à celui d’une « mode » culturelle dans une population de cétacés, comme on en a documenté chez les baleines à bosse (lobtail feeding) ou les dauphins de Shark Bay (usage d’éponges).
Une hypothèse concurrente, défendue par certains chercheurs, propose un déclenchement traumatique. Gladis Blanca aurait été blessée par un voilier — collision avec une hélice, choc avec un gouvernail — et aurait développé une réaction d’évitement ou d’agression envers ces objets. Son comportement aurait été imité par d’autres orques, soit par solidarité sociale, soit simplement par apprentissage observationnel.
Cette hypothèse n’est pas mutuellement exclusive avec celle du jeu : un événement traumatique initial aurait pu déclencher l’intérêt pour les gouvernails, qui se serait ensuite transformé en pratique ludique au fil des générations.
La population concernée est celle des orques résidentes du détroit de Gibraltar. C’est une petite population d’environ 40 à 50 individus, classée en danger critique d’extinction par l’UICN depuis 2019. Elle est spécialisée dans la chasse au thon rouge de Méditerranée, exploitant la migration annuelle de ces poissons à travers le détroit. La population souffre de plusieurs pressions : effondrement des stocks de thon, contamination chimique élevée (PCB), trafic maritime intense, et nuisances acoustiques croissantes.
Le phénomène d’attaques de voiliers a un effet secondaire préoccupant : plusieurs orques ont été observées avec des blessures probablement causées par des hélices de bateaux en réaction (ou en anticipation) des interactions. Pour une population déjà au bord de l’extinction, chaque perte est critique.
Les autorités maritimes espagnoles et portugaises ont émis plusieurs recommandations. Ralentir ou arrêter complètement le moteur dès l’apparition d’orques. Ne pas tenter de fuir: les orques nagent plus vite que tout voilier. Ne pas frapper l’eau, crier ou tenter de faire fuir les animaux: ces réactions semblent au contraire les attirer. Signaler immédiatement l’interaction au centre maritime le plus proche, et utiliser l’application OrcaIberica mise en place spécifiquement pour cartographier les incidents.
Le phénomène d’orques attaquant les bateaux nous rappelle plusieurs choses essentielles. D’abord, l’extraordinaire capacité d’innovation culturelle des cétacés. Ensuite, la fragilité de leurs populations face à nos activités. Enfin, qu’une compréhension fine de l’écologie comportementale est nécessaire pour gérer ces interactions sans paniquer ni stigmatiser des animaux dont la survie même est en jeu.
