La question peut sembler abstraite, presque hypothétique. Pourtant, plusieurs espèces de cétacés sont aujourd’hui en danger critique : le vaquita ne compte plus que quelques individus, le baiji du Yang-Tsé est déjà considéré comme fonctionnellement éteint, et de nombreuses populations d’orques européennes pourraient disparaître dans les prochaines décennies. Imaginer un océan sans cétacés n’est plus de la science-fiction — c’est un scénario que les écologues marins étudient sérieusement, parce que les conséquences seraient bien plus profondes qu’on ne pourrait le croire.
Les baleines jouent un rôle écologique souvent invisible mais essentiel, qu’on appelle la « pompe à baleine ». En plongeant chasser dans les profondeurs et en remontant respirer en surface, ces géants effectuent un transfert vertical massif de nutriments. Leurs déjections, riches en azote, en fer et en phosphore, sont libérées près de la surface dans les couches éclairées où prolifère le phytoplancton — ces microalgues qui forment la base de toute la chaîne alimentaire marine.
Le phytoplancton produit environ 50 % de l’oxygène atmosphérique que nous respirons, et absorbe près de 40 % du dioxyde de carbone émis par les activités humaines. Sans cétacés, ce flux de nutriments vers la surface se tarit. Moins de phytoplancton, c’est moins d’oxygène produit et une réduction critique de la capacité des océans à séquestrer le CO₂. L’océan, premier rempart du climat planétaire, perdrait une partie significative de son efficacité.
Les cétacés ne sont pas seulement des prédateurs : ils sont des régulateurs d’écosystème. Le krill, par exemple, ces minuscules crustacés qui composent l’essentiel du régime des baleines australes, voit ses populations paradoxalement augmenter quand le nombre de baleines baisse — sans contrôle de leur principal prédateur, on aurait pu s’attendre à l’inverse. Cette énigme, connue sous le nom de « paradoxe du krill », s’explique justement par la pompe à baleine : moins de baleines = moins de fertilisation = moins de phytoplancton = moins de krill. Les baleines consomment du krill, mais elles produisent surtout les conditions de sa prolifération.
Au sommet de la chaîne, les orques jouent un rôle équivalent à celui du loup en forêt : elles régulent les populations de phoques, de marsouins, de petits cétacés. Leur disparition entraîne des explosions démographiques de leurs proies, qui à leur tour déséquilibrent l’écosystème — un phénomène appelé cascade trophique. Les conséquences peuvent remonter jusqu’aux algues, aux herbiers, aux récifs.
Le rôle climatique des cétacés ne s’arrête pas à leur vie. Quand une grande baleine meurt naturellement, son corps coule lentement vers les abysses — un phénomène appelé « chute de baleine » ou whale fall. Une seule carcasse peut séquestrer plusieurs dizaines de tonnes de carbone au fond de l’océan, où ce carbone reste piégé pendant des siècles ou des millénaires. À l’échelle des populations préindustrielles de cétacés, on estime que cette séquestration représentait une part significative du cycle du carbone océanique.
De plus, une carcasse de baleine au fond crée un écosystème éphémère mais riche, qui peut nourrir pendant cinquante à cent ans une faune spécialisée — requins-dormeurs, poulpes des profondeurs, vers tubicoles, bactéries chimiosynthétiques. Chaque chute de baleine est, à elle seule, une oasis de biodiversité dans les déserts abyssaux.
Les conséquences seraient également directes pour les sociétés humaines. La pêche dépend de l’équilibre des chaînes alimentaires que les cétacés contribuent à maintenir : un effondrement bouleverserait les populations de poissons commerciaux. Le tourisme baleinier, qui génère plus de deux milliards de dollars annuels dans le monde, disparaîtrait. Les communautés côtières qui vivent de l’observation, de la pêche raisonnée et des services écosystémiques marins en seraient durablement affectées.
Et au-delà des chiffres, il y aurait une perte plus difficile à quantifier : celle d’une part irremplaçable du patrimoine vivant de la planète, l’extinction d’animaux dotés d’une intelligence comparable à la nôtre, d’une culture transmissible, d’une histoire évolutive remontant à cinquante millions d’années. Une perte que les générations futures ne nous pardonneraient sans doute pas.
