Surnommé la « licorne des mers », le narval (Monodon monoceros) intrigue depuis le Moyen Âge. Sa longue protubérance torsadée, qui peut atteindre trois mètres, a alimenté les légendes médiévales sur les licornes — au point que les rois et les empereurs payaient des fortunes pour acquérir ce qu’ils croyaient être la corne du fabuleux animal. La réalité biologique est encore plus surprenante que la légende : ce n’est ni une corne, ni une défense au sens traditionnel, mais une dent, et cette dent défie tout ce qu’on connaît de l’anatomie dentaire.
Scientifiquement, l’appendice du narval est une canine supérieure gauche hypertrophiée. Le nom scientifique de l’animal trahit déjà l’observation : Monodon monoceros signifie littéralement « une dent, une corne » — une jolie illustration de la confusion historique. Cette canine se met à pousser de manière démesurée chez les jeunes mâles vers l’âge d’un an, finit par traverser la lèvre supérieure, et continue à croître pendant des années.
Les dimensions sont impressionnantes : jusqu’à trois mètres de long et environ dix kilogrammes pour les plus grandes défenses documentées. La forme est particulièrement reconnaissable : torsadée en spirale, et toujours dans le sens anti-horaire (vers la gauche, vue depuis l’animal). Cette torsion uniforme reste largement inexpliquée — aucune autre dent au monde ne présente cette structure régulière.
L’aspect le plus extraordinaire de cette dent réside dans son anatomie interne, à rebours de toutes les autres dents de mammifère. Chez nous comme chez la quasi-totalité des vertébrés, l’émail — la substance la plus dure du corps — recouvre l’extérieur de la dent, protégeant la dentine et la pulpe situées au centre. Chez le narval, c’est exactement l’inverse : la couche dure est à l’intérieur, et la dentine, riche en nerfs et en vaisseaux sanguins, se trouve exposée à la surface.
Cette configuration a deux conséquences spectaculaires. D’abord, la défense possède une flexibilité étonnante pour une structure de cette taille : une défense de 2,40 mètres peut fléchir d’environ trente centimètres sans se rompre, ce qui est extraordinaire pour un objet aussi long et fin. Ensuite, et surtout, cette anatomie inversée fait de la défense un véritable organe sensoriel. Les milliers de tubules dentinaires connectent l’eau de mer directement aux terminaisons nerveuses, transformant la défense en un capteur géant capable de détecter les variations de température, de salinité, de pression et probablement la présence de proies.
Pendant longtemps, la fonction de la défense a été débattue. Plusieurs hypothèses ont été proposées : arme de combat entre mâles, outil de chasse pour assommer les poissons, brise-glace pour ouvrir des trous dans la banquise, signal sexuel. Aujourd’hui, le faisceau d’études suggère un usage multiple.
Sa fonction sensorielle est aujourd’hui considérée comme primordiale. Des observations par drone récentes ont aussi montré que les narvals utilisent leur défense pour frapper et étourdir les morues avant de les avaler — un comportement de chasse documenté pour la première fois en 2017. Par ailleurs, les mâles se livrent au tusking, une parade où ils croisent et frottent leurs défenses, probablement à des fins de hiérarchie sociale et de sélection sexuelle, à la manière des bois des cervidés.
Presque tous les mâles adultes possèdent une défense. Mais la règle souffre quelques exceptions notables. Environ 15 % des femelles en développent aussi une, généralement plus petite. Plus rare encore, on observe parfois des narvals à deux défenses : la canine droite, normalement avortée, se développe alors également. Ces individus à double défense sont si rares qu’ils sont devenus des trophées historiques très convoités. Le Musée d’histoire naturelle de Hambourg en possède l’un des spécimens les plus célèbres au monde.
Le narval ne vit que dans les eaux arctiques, principalement autour du Groenland, du nord du Canada et de la Russie. Espèce parfaitement adaptée à la glace, il est particulièrement vulnérable au réchauffement climatique qui transforme rapidement son habitat. La fonte de la banquise modifie ses zones de chasse, expose ses populations à de nouveaux prédateurs comme l’orque qui remonte plus au nord, et bouleverse les routes migratoires qu’il suit depuis des millénaires. Plus que sa célèbre défense, c’est cet avenir incertain qui inquiète aujourd’hui les biologistes.
