Existe-t-il une intelligence non humaine ? La question, longtemps repoussée comme métaphysique, est devenue scientifique au cours du dernier demi-siècle. Plusieurs espèces — chimpanzés, éléphants, corvidés, perroquets — ont successivement renversé l’idée que les capacités cognitives complexes seraient une exclusivité humaine. Mais aucune n’a peut-être autant troublé la communauté scientifique que les cétacés. Leur cerveau est immense, leur comportement social complexe, leur communication structurée, leur culture stable et transmissible. Plusieurs d’entre eux réussissent même un test que l’on a longtemps cru exclusif : la reconnaissance de soi dans un miroir. Cette page essaie de faire le point sur ce que la science permet aujourd’hui d’affirmer sans projection romantique.
Réponse courte: oui, selon la majorité des critères utilisés en cognition comparée. Les cétacés présentent : grands cerveaux à corticalisation élevée, conscience de soi démontrée par le test du miroir chez certaines espèces, apprentissage social, transmission culturelle stable, communication symbolique chez le grand dauphin et le cachalot, usage d’outils (éponges chez les dauphins de Shark Bay), coopération complexe, et comportements évoquant l’empathie et le deuil.
Le cerveau d’un grand dauphin pèse environ 1,6 kilogramme — plus que celui d’un humain (1,4 kg). Celui d’une orque atteint 5,4 kilogrammes. Celui d’un grand cachalot, 7,8 kilogrammes en moyenne, jusqu’à 9,2 kg pour les plus gros mâles. C’est le plus gros cerveau jamais documenté dans le règne animal, tous taxons confondus, à l’exception peut-être de certains grands sauropodes (mais leurs cerveaux étaient minuscules par rapport à leur corps).
Le rapport entre taille du cerveau et taille du corps, appelé quotient d’encéphalisation (EQ), est souvent considéré comme un meilleur indicateur de capacités cognitives que la taille absolue. L’humain a un EQ d’environ 7. Le grand dauphin a un EQ de 4 à 5 — le plus élevé après l’humain. L’orque, plus massive, atteint un EQ d’environ 2,5, équivalent à celui du chimpanzé. Le grand cachalot, dont le corps est colossal, voit son EQ baisser autour de 0,6 — même si son cerveau absolu est le plus gros connu. Aucun de ces chiffres ne suffit à conclure sur l’intelligence, mais ils témoignent d’un investissement énergétique massif dans le système nerveux central.
Plus intéressant que la taille : la structure. Le cortex cérébral des cétacés est extrêmement plissé — plus que celui de l’humain — bien qu’il soit en moyenne moins épais. Il contient en grande quantité des cellules de von Economo, neurones particuliers initialement identifiés chez l’humain et associés au traitement social complexe, à l’empathie et à la conscience de soi. Patrick Hof, neuroanatomiste à l’école de médecine du Mont Sinaï à New York, a publié en 2007 (Anatomical Record) une étude révélant que les baleines à bosse possèdent des cellules de von Economo en quantités proportionnellement comparables à l’humain.
Mis au point par le psychologue Gordon Gallup en 1970, le test du miroir consiste à placer secrètement une marque colorée sur le corps d’un animal (dans une zone qu’il ne peut voir directement), puis à lui présenter un miroir. Si l’animal touche la marque sur son propre corps après s’être vu dans le miroir, cela suggère qu’il se reconnaît comme un individu distinct dans le reflet — une forme de conscience de soi.
Très peu d’animaux passent ce test. Les humains à partir de 18-24 mois. Les grands singes (chimpanzés, orangs-outans, bonobos, gorilles). Les éléphants. Les pies. Et chez les cétacés : les grands dauphins et les orques. Diana Reiss et Lori Marino ont publié la démonstration pour le grand dauphin en 2001 dans PNAS: les animaux marqués observent leur propre corps dans le miroir, examinent la marque, vérifient leurs autres marques. C’est une démonstration robuste qui a été répétée depuis. Pour les orques, les expériences sont plus difficiles à mettre en place mais des résultats convergents existent.
À Shark Bay, sur la côte ouest de l’Australie, une partie de la population de grands dauphins utilise des éponges marines comme protection pour leur rostre pendant qu’ils fouillent le fond sableux pour y débusquer des poissons. La technique a été identifiée dans les années 1990 par Janet Mann et son équipe. Les éponges, attachées au rostre, protègent la peau contre les piquants et les arêtes du fond. La pratique se transmet exclusivement de mère à fille — un cas rare de transmission culturelle limitée à un sexe.
L’usage d’outils n’est pas une exclusivité humaine — il est répandu chez les corvidés, les loutres de mer, les chimpanzés — mais le cas des dauphins de Shark Bay est l’un des rares exemples documentés chez un mammifère marin, et sa transmission strictement matrilinéaire en fait un cas d’école pour l’étude de la culture animale.
En juillet 2018, l’orque J35 — connue sous le nom de Tahlequah, du clan résident du Sud — a perdu son baleineau quelques heures après sa naissance. Au lieu de l’abandonner, comme on aurait pu s’y attendre, elle a transporté le petit corps sur sa tête ou son rostre pendant 17 jours et plus de 1 600 kilomètres. Lorsqu’elle s’arrêtait pour respirer, elle laissait flotter brièvement le corps avant de le reprendre. Les autres membres du pod nageaient en formation autour d’elle, ralentissant leur rythme pour la suivre. Ce comportement, qui a fait le tour du monde, est un exemple extrêmement bien documenté de ce que les éthologues appellent maintenant le deuil prolongé chez un cétacé.
Tahlequah n’est pas un cas isolé. Des comportements de transport de cadavres juvéniles ont été observés chez les baleines à bosse, les cachalots, les dauphins. Plusieurs études ont systématisé ces observations (Bearzi et al., 2018). On hésite encore à employer le terme « deuil » sans guillemets — il implique une charge émotionnelle qu’on ne peut mesurer directement. Mais l’investissement comportemental, énergétique et social impliqué dans ces comportements suggère qu’ils ne sont pas réductibles à un simple réflexe.
L’aspect peut-être le plus marquant de l’intelligence cétacéenne est la diffusion culturelle de comportements complexes. Le bubble net feeding chez les baleines à bosse (voir notre page dédiée), les codas dialectales des clans de cachalots, les techniques de chasse spécifiques aux écotypes d’orques, l’usage des éponges chez les dauphins de Shark Bay : autant de comportements qui ne sont pas génétiquement programmés, qui varient entre populations, et qui se transmettent par apprentissage social sur des générations.
L’ouvrage de référence sur ce sujet est The Cultural Lives of Whales and Dolphins (2015) de Hal Whitehead et Luke Rendell, à l’université de Dalhousie. Il défend la thèse que les cétacés présentent des cultures comparables à celles des humains en complexité, mais structurées différemment — orientées vers l’acoustique et la dimension sociale plutôt que vers les outils matériels.
Comparer l’intelligence des cétacés à celle des humains en termes de « plus » ou « moins » n’a guère de sens. Leur cognition est orientée différemment. Très développée en traitement acoustique, en mémoire spatiale et sociale, en coordination de groupe. Beaucoup moins développée en manipulation d’objets (ils n’ont pas de mains préhensiles). Probablement plus orientée vers la présent immédiat collectif que vers les projections temporelles abstraites comme nous le faisons.
Comme l’écrit Whitehead : « les cétacés ont eu cinquante millions d’années pour développer une intelligence adaptée à leur monde ; nous avons eu beaucoup moins. Comparer nos solutions n’a de sens que dans leurs contextes respectifs. »
