Il y a soixante-cinq ans, le vaquita n’était même pas connu de la science. Il a été décrit pour la première fois en 1958, à partir de quelques crânes échoués près du delta du Colorado dans le golfe de Californie. À l’époque, on estimait sa population entre cinq et dix mille individus. Aujourd’hui, ce petit marsouin endémique d’une zone restreinte du nord du golfe de Californie compte moins de dix individus survivants. Il est, sans contestation possible, le mammifère marin le plus menacé au monde. Et son histoire est l’une des plus tragiques de la conservation contemporaine : une espèce condamnée non pas par la chasse, ni par la pollution, ni par les changements climatiques — mais comme dommage collatéral d’un autre commerce illégal, à des milliers de kilomètres de là.
Réponse courte: le vaquita (Phocoena sinus) meurt accidentellement dans les filets maillants illégaux destinés à pêcher le totoaba (Totoaba macdonaldi), un grand poisson sciaenidé dont la vessie natatoire séchée vaut une fortune en Chine, où elle est consommée comme aliment de luxe et utilisée en médecine traditionnelle. Le vaquita, qui partage le même habitat que le totoaba, est pris dans ces filets et se noie. Malgré une interdiction théorique en 2015, le braconnage continue.
Le vaquita est avant tout une petite bête : 1,40 mètre de long pour 45 kilos en moyenne chez les adultes. Les femelles, légèrement plus grandes que les mâles, peuvent atteindre 1,50 mètre. C’est le plus petit cétacé connu. Sa coloration est sobre : gris ardoise au-dessus, blanchâtre dessous, avec des marques noires autour des yeux et de la bouche qui lui donnent un faciès reconnaissable.
Son habitat est restreint : une zone d’environ quatre mille kilomètres carrés au nord du golfe de Californie, entre les villes de San Felipe et Puerto Peñasco. Cette zone, où l’eau est trouble par la présence des sédiments du Colorado, est ironiquement aussi son refuge écologique: les eaux peu transparentes limitent la prédation et permettent à l’espèce de chasser à l’écholocation dans un environnement abrité. C’est aussi malheureusement la zone exacte où vit le totoaba.
Le vaquita est un animal extrêmement discret : il ne saute pas, ne souffle pas spectaculairement, vit en groupes très petits (un à trois individus le plus souvent). Les biologistes qui l’étudient passent des semaines en mer pour ne capter qu’une ou deux observations. C’est en partie pour cela qu’il a été décrit si tard et que le déclin a été identifié si tardivement.
Le déclin est exponentiel et catastrophique. En 1997, la première estimation systématique donnait environ 600 individus. En 2008, 245. En 2015, 60. En 2018, 19. En 2023, entre 10 et 13. En 2024, les dernières expéditions acoustiques n’ont détecté qu’une poignée d’individus, peut-être moins de 10. Le taux annuel de déclin est compris entre 30 % et 50 %, ce qui place l’espèce au bord de l’extinction immédiate.
Ce qui rend l’histoire particulièrement amère, c’est que la cause est parfaitement identifiée et techniquement évitable. Ce ne sont ni une maladie, ni un changement climatique, ni une compétition avec d’autres espèces : c’est un type spécifique d’engin de pêche illégal, le filet maillant, ciblant un poisson particulier, le totoaba.
Le totoaba (Totoaba macdonaldi) est un grand poisson de la famille des sciaenidés, endémique du golfe de Californie. Il peut atteindre deux mètres et plus de cent kilos. Sa vessie natatoire séchée est considérée en Chine comme un aliment de luxe (« maw ») et un ingrédient de la médecine traditionnelle, censé améliorer la peau et la circulation. La demande est massive et opaque, principalement à Hong Kong et dans le sud de la Chine.
Le prix est délirant. Une vessie de totoaba séchée peut atteindre plusieurs dizaines de milliers de dollars sur le marché noir. Une seule prise réussie peut financer l’équivalent d’une décennie de pêche légale. Avec un tel incitatif économique dans une région mexicaine pauvre, les filets maillants à grandes mailles — interdits depuis 1975 — sont massivement déployés. Le vaquita, qui partage habitat et taille avec le totoaba, est pris au passage et se noie en quelques minutes.
Le totoaba lui-même est protégé : il figure à l’annexe I de la CITES depuis 1976, et son commerce est interdit. Mais l’application de cette interdiction se heurte à la corruption locale, à la pression économique sur les communautés de pêcheurs, et à la complexité des routes du trafic — passage par les États-Unis, parfois via le Pacifique vers Hong Kong.
Plusieurs initiatives ont été lancées sans succès durable. En 2015, le Mexique a interdit l’usage des filets maillants dans la zone du vaquita et déployé la marine pour faire respecter cette interdiction. Le braconnage a continué, parfois plus discrètement, parfois avec violence — des affrontements armés entre braconniers et patrouilles ont été documentés.
En 2017, le programme « Vaquita CPR » a tenté de capturer les derniers individus pour une reproduction en captivité. C’était un dernier recours désespéré. Le résultat fut tragique : la première femelle capturée est morte de stress en quelques heures. Le programme a été arrêté immédiatement. L’espèce ne supporte pas la captivité.
Depuis, l’ONG Sea Shepherd patrouille la zone et récupère des filets fantômes. La justice mexicaine a augmenté les peines, et la marine mexicaine maintient une présence dissuasive. Mais le braconnage continue à un rythme suffisant pour maintenir la mortalité du vaquita au-delà de son taux de reproduction.
Une publication de Jacqueline Robinson et son équipe en 2022 dans Science a apporté une lueur d’espoir technique. En séquençant le génome des vaquitas survivants et de spécimens muséaux plus anciens, ils ont montré que la population présente une charge de mutations délétères étonnamment faible. Contre toute attente, le vaquita n’est pas condamné par l’effet de fondation génétique (l’accumulation de mutations nuisibles dans une petite population isolée). Si la mortalité par filets cessait immédiatement, la population pourrait théoriquement remonter à partir d’une dizaine d’individus.
La conclusion des auteurs est lumineuse et terrible à la fois : le vaquita n’est pas condamné biologiquement. Il est condamné économiquement. Seul l’arrêt du commerce illégal de vessies de totoaba peut le sauver. La fenêtre est très étroite, mais elle existe encore.
