Les microplastiques affectent-ils les cétacés ?

Au mois de novembre 2018, une baleine à bec échouée dans l’est de l’Indonésie a livré au monde une photographie devenue emblématique. Dans son estomac, les vétérinaires ont retrouvé près de six kilos de débris plastiques : 115 gobelets, 25 sacs, 4 bouteilles, des cordes de pêche, un sachet plein. Ce qui aurait été presque inimaginable vingt ans plus tôt est devenu un fait divers ordinaire de la conservation marine. Mais derrière l’image-choc des macroplastiques se cache une réalité plus diffuse, plus pernicieuse et probablement plus grave : les microplastiques, ces particules invisibles à l’œil nu, sont aujourd’hui présentes dans tous les océans, ingérées en quantités industrielles par les cétacés, et leurs effets toxicologiques commencent seulement à être documentés.

Réponse courte: oui, et plus que ce qu’on imaginait. Une baleine bleue du Pacifique Nord-Est ingèrerait environ dix millions de microplastiques par jour, principalement via le krill qu’elle filtre. Les odontocètes accumulent ces particules par bioaccumulation trophique. La toxicité passe par des additifs chimiques (phtalates, bisphénols), des polluants adsorbés (PCB) et — preuve récente — par une translocation dans les tissus pulmonaires et hépatiques.

Trois voies d’exposition

Les cétacés s’exposent aux microplastiques par trois mécanismes principaux. Le premier, le plus volumineux, est l’ingestion directe par filtration chez les mysticètes. La baleine bleue engouffre quatre-vingt-dix mille litres d’eau à chaque bouchée d’alimentation, et filtre cette eau à travers ses fanons. Toutes les particules plus grandes que le maillage des fanons sont retenues. C’est par cette voie qu’elle ingère du krill — mais aussi tous les microplastiques en suspension.

Une étude de Shirel Kahane-Rapport et son équipe, publiée dans Nature Communications en 2022, a quantifié pour la première fois cette ingestion à partir de capteurs placés sur des baleines bleues, à bosse et rorquals communs au large de la Californie. Le résultat est stupéfiant : selon les espèces, l’ingestion quotidienne de microplastiques varie de quelques centaines de milliers à plus de dix millions de particules par jour. La baleine bleue, plus grande filtreuse, est la plus exposée.

La deuxième voie est l’accumulation trophique. Le krill, les calmars, les poissons que consomment les cétacés ont eux-mêmes ingéré des microplastiques. À chaque niveau de la chaîne alimentaire, les composés chimiques associés s’accumulent dans les tissus. Les cachalots, qui se nourrissent de calmars de grands fonds, accumulent ainsi les particules transitées par leurs proies — sans avoir à filtrer eux-mêmes.

La troisième voie est l’ingestion accidentelle de macroplastiques: sacs plastiques confondus avec des céphalopodes, morceaux de filets perdus en mer (« filets fantômes »), emballages flottants. C’est cette voie qui produit les cas dramatiques médiatisés, comme la baleine d’Indonésie ou le cachalot espagnol de 2018 (29 kg de plastique dans l’estomac, mort de péritonite).

La toxicité chimique : la vraie menace

Le danger des microplastiques ne tient pas d’abord à leur masse physique — un cétacé peut généralement éliminer les particules par les voies digestives. Le vrai problème est chimique. Les plastiques transportent et libèrent dans les tissus :

  • Des additifs de fabrication : phtalates (assouplissants), bisphénols (notamment le BPA), retardateurs de flamme, antioxydants. Beaucoup sont des perturbateurs endocriniens qui interfèrent avec les systèmes hormonaux (reproduction, immunité, développement).
  • Des polluants adsorbés: les plastiques attirent et concentrent à leur surface des polluants persistants présents en très faible concentration dans l’eau de mer (PCB, HAP, métaux lourds). Une particule plastique peut concentrer ces toxiques jusqu’à un million de fois par rapport à l’eau ambiante.

Une fois dans l’organisme du cétacé, ces composés migrent vers les tissus gras — notamment le blubber sous-cutané. Ils s’y accumulent sur la durée de vie de l’animal. Les femelles transfèrent ensuite une part importante de leur charge au baleineau via le lait extraordinairement riche en lipides (40 % de matières grasses chez le cachalot). Pour un baleineau, c’est une exposition massive en début de vie, durant les phases critiques de développement neurologique et immunitaire.

La translocation tissulaire

Une publication récente (Romeo et al., 2024) a apporté une découverte préoccupante : des microplastiques ont été retrouvés dans les tissus pulmonaires et hépatiques de baleines à bosse, c’est-à-dire au-delà du tube digestif. Cela démontre que les particules ne sont pas simplement avalées et excrétées : certaines traversent la barrière intestinale et se diffusent dans tout l’organisme. C’est cette translocation qui inquiète le plus les toxicologues marins aujourd’hui. Une fois dans les tissus, les particules peuvent provoquer une inflammation chronique, qu’on commence à associer à diverses pathologies chez les espèces étudiées.

La Méditerranée, point chaud

La mer Méditerranée est l’une des mers les plus polluées par les plastiques au monde. Sa configuration semi-fermée, son bassin densément peuplé sur ses côtes (environ 200 millions d’habitants, plus une fréquentation touristique massive) et son trafic maritime intense créent une concentration de débris exceptionnelle. Dans certaines zones de surface, on mesure jusqu’à 1,25 million de fragments par kilomètre carré — une densité supérieure à celle des grands gyres océaniques.

Maria Cristina Fossi et son équipe de l’université de Sienne ont documenté en 2016 (Environmental Pollution) que les rorquals communs de Méditerranée présentent dans leur blubber des concentrations de phtalates significativement plus élevées que les rorquals du Pacifique. La même équipe a montré que ces baleines filtrent leurs zones d’alimentation principales (le sanctuaire Pelagos notamment), qui se trouvent être aussi des zones d’accumulation de microplastiques en surface — une superposition particulièrement défavorable.

Les PCB : un poison historique

Les polychlorobiphényles (PCB) méritent une mention particulière. Ce sont des composés organochlorés massivement utilisés au XXe siècle (isolants électriques, lubrifiants, peintures), interdits dans la plupart des pays industrialisés depuis les années 1980. Mais ils sont extrêmement persistants et s’accumulent dans les chaînes alimentaires marines. Les cétacés prédateurs en haut de la chaîne — orques, cachalots, dauphins de Risso — présentent les concentrations les plus élevées au monde.

Jean-Pierre Desforges et ses collègues ont publié en 2018 dans Science une étude qui a fait grand bruit : selon leurs modèles, plusieurs populations d’orques européennes (Gibraltar, Iles Britanniques, Norvège côtière) sont condamnées à l’extinction par les PCB dans les trente à cinquante prochaines années, même en l’absence d’autre menace. Les niveaux mesurés dépassent les seuils de toxicité reproductive. C’est l’un des avertissements les plus forts adressés à la communauté internationale sur la persistance des pollutions chimiques historiques.

Sources

  • Kahane-Rapport, S.R. et al. (2022). « Field measurements reveal exposure risk to microplastic ingestion by filter-feeding megafauna ». Nature Communications, 13.
  • Fossi, M.C. et al. (2016). « Fin whales and microplastics: The Mediterranean Sea and the Sea of Cortez scenarios ». Environmental Pollution, 209.
  • Desforges, J.-P. et al. (2018). « Predicting global killer whale population collapse from PCB pollution ». Science, 361.
  • Lusher, A.L. et al. (2018). « Microplastic interactions with North Atlantic mesopelagic fish ». Marine Pollution Bulletin, 127.
  • Romeo, T. et al. (2024). « Microplastics in stranded cetaceans ». Frontiers in Marine Science.

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