Que mange le cachalot ? Peut-il vraiment manger un calmar géant ?

Le combat entre le cachalot et le calmar géant a alimenté l’imagination des marins et des écrivains pendant des siècles. Jules Verne y consacre un chapitre célèbre de Vingt mille lieues sous les mers. Herman Melville évoque dans Moby Dick ces « masses gélatineuses » qui surgissent parfois à la surface après avoir été crachées par un cachalot en train de mourir. Pendant longtemps, on ne savait rien de précis : on ne disposait que de cicatrices sur la peau des cachalots — des cercles parfaits, marques caractéristiques des ventouses de calmars — et de bec chitineux de calmars géants retrouvés dans les estomacs. La première photographie d’un calmar géant vivant en milieu naturel ne date que de 2004 (Kubodera & Mori), à 900 mètres de profondeur au large des îles Bonin. Depuis, la science a complété un tableau passionnant.

Réponse courte: le grand cachalot est presque exclusivement téutophage — il se nourrit de céphalopodes. Il consomme près d’une tonne par jour, principalement des calmars de taille moyenne (1-2 kg). Mais oui, il chasse et avale aussi régulièrement des calmars géants (Architeuthis dux) atteignant 13 m, et même des calmars colossaux antarctiques (Mesonychoteuthis hamiltoni) qui peuvent peser plus de 500 kg. Aucun affrontement n’a jamais été filmé en milieu naturel.

Un régime exclusif et bien documenté

Le grand cachalot consomme environ une tonne de nourriture par jour, soit quelques pour cent de sa masse corporelle. Plus de 95 % de ce régime est constitué de céphalopodes. Le reste est composé de poissons des grands fonds — grenadiers, lottes des profondeurs, requins-dormeurs — et accessoirement de quelques crustacés.

La grande majorité des calmars consommés sont de taille modeste : entre un kilo et quelques kilos, vivant en bancs à des profondeurs comprises entre trois cents et mille deux cents mètres. Ce sont des proies abondantes, faciles à attraper, qui permettent un rendement énergétique satisfaisant. Mais les estomacs de cachalots analysés contiennent aussi régulièrement les becs chitineux de calmars beaucoup plus grands, atteignant parfois plusieurs dizaines de kilos.

Comment le sait-on ? Parce que tout du calmar est digéré, sauf son bec. La chitine — protéine que l’on retrouve dans la carapace des insectes et le squelette externe des arthropodes — est indigeste pour les mammifères. Le bec reste donc intact dans l’estomac du cachalot pendant des semaines, voire des mois, accumulé en un dépôt qui sert ensuite à former l’ambre gris. Lors d’études sur cachalots échoués ou (jadis) chassés, les scientifiques comptent et mesurent ces becs. Un cachalot adulte mâle peut contenir plusieurs centaines de becs dans son estomac, témoignages des dernières semaines de chasse.

Architeuthis : le calmar géant des manuels

Le calmar géant, Architeuthis dux, est le plus connu des céphalopodes géants. Il atteint communément huit à dix mètres tentacules déployés, exceptionnellement treize mètres. Les plus grands spécimens documentés pèsent autour de deux cent cinquante kilos. Il vit principalement entre quatre cents et mille mètres de profondeur, dans toutes les eaux tempérées et tropicales du monde.

Pendant longtemps, on n’a connu Architeuthis que par des cadavres échoués ou des spécimens crachés par des cachalots agonisants. La photographie de Kubodera et Mori en 2004, suivie de la première vidéo en milieu naturel en 2012 par la NHK et Discovery, ont enfin permis de l’observer vivant. Le calmar y apparaît étonnamment lent et fragile pour un animal de cette taille : ses tentacules s’enroulent autour des proies (poissons, autres calmars) avec une violence ciblée, mais son corps reste relativement statique. C’est un prédateur d’embuscade, pas un nageur de course.

Le calmar colossal, plus impressionnant encore

Moins connu mais plus massif, le calmar colossal (Mesonychoteuthis hamiltoni) vit dans les eaux antarctiques. Le plus gros spécimen entier jamais récupéré, en 2007 par un pêcheur néo-zélandais, pesait 495 kilos pour environ 4,2 mètres de manteau. Tentacules déployés, il atteignait dix mètres. Ses yeux, énormes, mesurent environ vingt-sept centimètres de diamètre — les plus grands du règne animal, plus grands qu’un ballon de basket. C’est probablement une adaptation pour détecter les silhouettes en contre-jour des cachalots qui descendent les chasser.

Le calmar colossal possède en plus des ventouses ordinaires des crochets rotatifs à l’extrémité de ses tentacules, qui lui permettent d’agripper solidement ses proies. Les cachalots austraux qui les chassent portent des cicatrices particulièrement profondes, témoignant de la résistance que ces calmars opposent à la capture.

Le combat lui-même : ce qu’on en sait

Aucun affrontement n’a jamais été filmé à grande profondeur. Mais on peut reconstituer une bonne partie de la scène par triangulation entre cicatrices, contenus d’estomac, et profils acoustiques enregistrés sur des cachalots équipés de balises DTAG (Mark Johnson et son équipe à Woods Hole, dans les années 2000).

Le cachalot descend à mille mètres ou plus, plonge en silence d’écholocation pure. Lorsqu’il détecte un grand calmar, le rythme de ses clics passe en mode buzz: plusieurs centaines de clics par seconde, signature de la phase d’attaque finale. À cette profondeur, l’obscurité est totale. Le calmar ne voit pas le cachalot arriver. Il sent peut-être ses vibrations dans l’eau. Au moment de la saisie, ses tentacules s’enroulent autour de la tête de l’attaquant — d’où les cicatrices circulaires si distinctives.

L’asymétrie de force et de masse est largement favorable au cachalot. Un mâle adulte de 16 mètres pèse 45 tonnes ; le plus gros calmar fait à peine plus d’une demi-tonne. Le cachalot ne mâche pas son repas : il aspire le calmar grâce à un mouvement violent de la langue et du pharynx, et l’avale entier. Le calmar est ensuite digéré dans l’estomac à plusieurs compartiments du cachalot, lequel peut ainsi traiter en parallèle plusieurs proies récupérées au cours d’une même séquence de plongée.

Les conflits modernes avec la pêche

Dans le golfe d’Alaska et autour des Açores, certains cachalots ont appris à piller les palangres commerciales. Ils suivent les bateaux qui posent leurs lignes pour pêcher le flétan, attendent que les poissons soient ferrés, puis viennent les arracher des hameçons avant que le pêcheur ne remonte sa ligne. Cette innovation comportementale, documentée depuis les années 1990, s’est diffusée entre populations par apprentissage. Les pêcheurs ont dû développer des dispositifs anti-déprédation (« masks », filets protecteurs), qui ne sont efficaces que partiellement. Le conflit illustre à la fois l’intelligence adaptative des cachalots et la complexité des interactions homme-cétacé contemporaines.

Sources

  • Clarke, M.R. (1996). « Cephalopods as prey. III. Cetaceans ». Philosophical Transactions of the Royal Society B, 351.
  • Kubodera, T. & Mori, K. (2005). « First-ever observations of a live giant squid in the wild ». Proc. R. Soc. B, 272.
  • Watwood, S.L. et al. (2006). « Deep-diving foraging behaviour of sperm whales (Physeter macrocephalus) ». Journal of Animal Ecology, 75.
  • Rosa, R., Sundberg, F. et al. (2017). « Recent advances in cephalopod-cetacean interactions ». Marine Mammal Science.
  • Santos, M.B. et al. (2002). « Sperm whales Physeter macrocephalus in the Mediterranean Sea: An updated review ». Journal of the Marine Biological Association of the UK.

Pour aller plus loin