Les cachalots ont-ils une culture ?

Pendant des décennies, l’idée que des animaux non-humains puissent avoir une « culture » fut considérée comme une projection romantique, sans fondement scientifique. La culture, disait-on, était par définition humaine : un ensemble de connaissances, de comportements et de valeurs partagés par un groupe, transmis par apprentissage social, et variant d’un groupe à l’autre indépendamment de la génétique. Cette définition supposait des outils, un langage, une éducation explicite. Pas des animaux marins. Et puis, à partir des années 2000, des observations longue durée au large des Galápagos, des Açores, de la Dominique et du Sri Lanka ont commencé à dessiner un tableau différent. Le grand cachalot, Physeter macrocephalus, est aujourd’hui considéré par la majorité des spécialistes comme un cas d’école de culture animale.

Réponse courte: oui. Les cachalots du Pacifique et de l’Atlantique sont organisés en clans culturels partageant un dialecte de codas — séquences rythmées de clics — et des comportements de chasse, de socialisation et de déplacement distincts. Ces clans se côtoient géographiquement sans se mélanger socialement. La transmission est matrilinéaire : les jeunes apprennent de leur mère et des autres femelles de l’unité sociale, sur des durées qui peuvent dépasser dix ans.

L’architecture sociale, en quatre niveaux

Pour comprendre la culture du cachalot, il faut d’abord saisir son organisation sociale, qui se déploie sur quatre niveaux emboîtés. Au plus petit niveau, on trouve l’unité sociale: un groupe stable de six à douze femelles apparentées et leurs jeunes, qui restent ensemble pendant des décennies, voire toute leur vie. C’est l’équivalent du clan familial — la coopération quotidienne, l’allaitement croisé, la garde des petits en surface pendant que les mères plongent profondément, tout cela se joue à cette échelle.

Au niveau supérieur, le groupe rassemble temporairement plusieurs unités sociales. Ces rassemblements durent quelques heures à quelques jours, le temps d’une zone d’alimentation prolifique ou d’une opportunité reproductive. Les unités se séparent ensuite et reprennent leur trajectoire propre. Les liens entre unités sont à la fois historiques (apparentement génétique partagé), géographiques (zones de chevauchement) et linguistiques.

Au troisième niveau, le clan, on entre dans la dimension culturelle. Un clan est un ensemble d’unités sociales partageant le même dialecte de codas. Ces unités peuvent ne jamais se rencontrer physiquement — un clan s’étend sur des milliers de kilomètres. Dans le Pacifique Est, six clans principaux ont été identifiés et nommés selon les caractéristiques rythmiques de leurs codas (Short, Plus-One, Four-Plus, Regular, Slow, Rapid). Une estimation récente (Whitehead & Rendell, 2024) suggère qu’un clan du Pacifique Nord pourrait compter jusqu’à vingt mille individus répartis sur tout un bassin océanique.

Enfin, au quatrième niveau, la vocal lineage ou lignée vocale englobe des clans qui partagent certains traits acoustiques. C’est l’équivalent acoustique d’une famille linguistique, comme l’indo-européen englobe le français et l’hindi.

Les codas comme dialecte

Le terme « coda » désigne une séquence rythmée de trois à douze clics émise par un cachalot en surface ou peu après. Contrairement aux clics d’écholocation, intenses et focalisés, les codas sont relativement faibles, échangés à courte portée entre les membres d’une unité. Chaque clan a son propre répertoire de codas: des motifs rythmiques caractéristiques qui le distinguent des autres clans.

La signature rythmique est étonnamment précise. Le clan « Regular » du Pacifique Est utilise des codas dont les intervalles entre clics sont régulièrement espacés. Le clan « Plus-One » termine systématiquement ses codas par un clic décalé. Le clan « Short » utilise des séquences plus brèves. Ces différences ne sont pas anecdotiques : elles sont stables sur des décennies, transmises par apprentissage, et fonctionnent comme un véritable marqueur identitaire. Quand deux unités appartenant à des clans différents se croisent, elles s’évitent socialement et ne forment pas de groupe mixte.

Plus que des sons : des comportements partagés

La frontière entre clans n’est pas seulement acoustique. Les clans diffèrent également par :

  • Les techniques de chasse: proies préférées, profondeurs typiques de plongée, durée des cycles d’apnée ;
  • Les routes migratoires: les unités d’un même clan ont tendance à fréquenter les mêmes couloirs océaniques d’année en année ;
  • Le succès reproductif différentiel selon les années climatiques. Whitehead & Rendell ont documenté qu’en années El Niño, certains clans s’effondrent reproductivement, tandis que d’autres prospèrent — alors qu’ils nagent dans les mêmes eaux. La culture détermine donc partiellement la survie.

Comment la culture se transmet

Le mécanisme de transmission est essentiellement matrilinéaire et longue durée. Un jeune cachalot reste avec son unité maternelle entre dix et quinze ans. Pendant cette période, il assiste à des milliers d’échanges de codas, observe les techniques de chasse, accompagne les déplacements. Son cerveau, l’un des plus volumineux du règne animal (7,8 kg en moyenne, le plus gros connu), est massivement orienté vers le traitement acoustique et social.

À la puberté, les mâles partent — ils rejoignent des « bachelor groups » de jeunes adultes, puis deviennent solitaires en migrant vers les hautes latitudes. Ils reviendront sporadiquement vers les eaux tropicales pour la reproduction. Les femelles, elles, restent à vie dans leur unité d’origine. Cette structure stabilise la transmission verticale du capital culturel sur des décennies, voire des siècles. Un dialecte de codas observé dans un clan aujourd’hui peut être identique à celui enregistré quarante ans plus tôt dans la même zone.

Vers un langage ? Le projet CETI

Tout cela pose la question évidente : ces codas sont-elles un langage ? La question est délicate. Le langage humain a des propriétés (combinatoire, récursivité, référence symbolique, syntaxe) qui sont difficiles à démontrer chez d’autres espèces. Mais des résultats récents brouillent la frontière. Le Cetacean Translation Initiative (CETI), lancé en 2020 au large de la Dominique, applique des méthodes d’intelligence artificielle à plusieurs centaines d’heures d’enregistrements de codas. Une étude publiée en 2024 par Pratyusha Sharma et son équipe du MIT (Nature Communications) a mis en évidence une structure combinatoire dans les codas : variations systématiques de rythme et de tempo qui s’apparentent à des « phonèmes » modulables. Le vocabulaire identifié serait beaucoup plus riche qu’on ne le pensait.

Une autre étude (Hersh et al., 2022, PNAS) avait déjà suggéré que certaines codas auraient une fonction de marquage symbolique — une sorte de drapeau identitaire de clan. Si ces résultats se confirment, les cachalots disposeraient d’un système de communication structuré, transmis culturellement, et porteur d’identité collective. Tout ce qui distingue un langage d’un répertoire de cris instinctifs.

Sources

  • Whitehead, H. & Rendell, L. (2015). The Cultural Lives of Whales and Dolphins. University of Chicago Press.
  • Rendell, L. & Whitehead, H. (2003). « Vocal clans in sperm whales (Physeter macrocephalus) ». Proceedings of the Royal Society B, 270.
  • Sharma, P. et al. (2024). « Contextual and combinatorial structure in sperm whale vocalisations ». Nature Communications, 15.
  • Hersh, T.A. et al. (2022). « Evidence from sperm whale clans of symbolic marking in non-human cultures ». PNAS, 119.
  • Whitehead, H. (2003). Sperm Whales: Social Evolution in the Ocean. University of Chicago Press.

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