Il y a une scène, devenue célèbre, filmée en Antarctique par l’équipe de la BBC pour le documentaire Frozen Planet. Trois orques nagent en formation serrée vers une plaque de glace flottante sur laquelle un phoque de Weddell est allongé. Au dernier moment, elles plongent toutes ensemble sous la plaque puis remontent verticalement, créant par leur sillage commun une vague unique qui balaye la glace et fait glisser le phoque dans l’eau. C’est terminé. Ce que les biologistes appellent le wave washing est l’une des techniques de chasse les plus complexes jamais documentées dans le règne animal. Elle suppose une coordination temporelle au quart de seconde, une représentation mentale de la dynamique des fluides, et une transmission culturelle de la technique sur plusieurs générations. Bienvenue dans l’univers des orques.
Réponse courte: oui, presque systématiquement. Les orques (Orcinus orca) chassent en groupes familiaux stables appelés pods. Chaque écotype — résidentes, transitoires/Bigg’s, offshore, types antarctiques A, B, C, D — possède un répertoire culturel de techniques transmises sur plusieurs générations : chasse au saumon en éventail, échouage volontaire, wave washing, embuscade silencieuse aux mammifères marins, attaque coordonnée des grands requins blancs.
Officiellement, il existe une seule espèce d’orque dans le monde. Mais cette unité taxonomique cache une diversité comportementale et culturelle extraordinaire. Les biologistes ont identifié au moins dix écotypes distincts — des populations qui se ressemblent peu en alimentation, en cris, en morphologie et en organisation sociale, et qui s’évitent même en milieu naturel quand elles se croisent. La distinction la plus connue oppose les orques résidentes du Pacifique Nord-Est (qui mangent presque exclusivement du saumon) et les orques transitoires (aussi appelées Bigg’s, en hommage à Michael Bigg qui les a décrites les premières), qui chassent les mammifères marins.
Une publication de 2024 dans Royal Society Open Science (Morin et al.) propose officiellement de séparer ces deux écotypes en deux espèces distinctes — Orcinus ater pour les résidentes, O. rectipinnus pour les Bigg’s — ce qui serait le premier dédoublement taxonomique majeur depuis des décennies. Pour les Antarctiques, on identifie cinq écotypes baptisés A, B grand, B petit (« pack ice »), C, et D, chacun spécialisé sur une proie particulière, et au moins deux d’entre eux pourraient également mériter le statut d’espèce séparée.
L’échouage volontaire, observé sur la Péninsule Valdés en Argentine et sur les îles Crozet, est probablement la technique la plus spectaculaire. Des orques se lancent depuis le large vers une plage où sont étendus des éléphants de mer juvéniles. Elles s’échouent partiellement sur le sable, saisissent un jeune dans leur mâchoire, puis attendent la vague suivante pour redescendre dans l’eau. La technique est risquée — une mauvaise vague et l’animal peut rester coincé — et fait l’objet d’un apprentissage explicite. Les mères enseignent à leurs petits en les emmenant d’abord s’échouer sans proie, sur une plage déserte, puis avec des proies mortes, puis avec des proies vivantes. Lopez et Lopez ont documenté ce mentorat dès 1985.
Le wave washing décrit en introduction est pratiqué par les orques du type B « pack ice » en Antarctique. Une étude (Pitman & Durban, 2012, Marine Mammal Science) a documenté que cette technique est utilisée presque exclusivement contre les phoques de Weddell, jamais contre les phoques crabiers pourtant plus accessibles. Le choix sélectif suggère une connaissance précise de l’efficacité de la technique selon la proie. Les phoques crabiers ont en effet un meilleur équilibre sur la glace et résistent mieux aux vagues — la dépense d’énergie ne vaudrait pas le coup. Les orques l’ont compris.
Les résidentes du Pacifique Nord-Est chassent le saumon en éventail. Plusieurs membres du pod se déploient et balayent une zone de saumons quinnat (leur quasi-monoaliment), se signalent en permanence par cris stéréotypés, et coordonnent leurs poursuites individuelles. Ces orques sont extrêmement vocales: leurs proies, les saumons, ont une audition pauvre dans la bande utilisée, donc rester silencieux n’apporterait aucun bénéfice.
Les Bigg’s transitoires, à l’inverse, sont presque silencieuses pendant la chasse. Leurs proies — phoques, marsouins, baleineaux — ont une audition très similaire à la leur. Un cri révélerait leur présence à des kilomètres. Elles approchent en silence absolu, en petits groupes de deux à six individus, parfois en se cachant derrière la coque d’un navire qui passe pour masquer leur signature acoustique. C’est l’une des illustrations les plus parlantes de la divergence culturelle entre écotypes.
En 2017, deux orques nommées « Port » et « Starboard » apparaissent dans Mossel Bay en Afrique du Sud. Pendant plusieurs mois, on retrouve sur la côte des cadavres de grands requins blancs, tous éviscérés selon un schéma identique : une incision précise entre les pectorales, et le foie — riche en squalène, gras et énergétique — méticuleusement prélevé. Les caméras sous-marines finissent par identifier les responsables. Port et Starboard appartiennent à un écotype peu documenté, qui semble s’être spécialisé dans la chasse aux grands requins.
L’impact écologique a été immédiat. Les grands blancs, qui fréquentaient certaines plages sud-africaines depuis des décennies, ont déserté ces zones presque du jour au lendemain. Les colonies d’otaries qui en étaient les proies habituelles ont vu leur taux de survie remonter. Une étude publiée en 2022 dans African Journal of Marine Science (Towers et al.) a documenté cette restructuration en cascade du réseau trophique côtier — provoquée par deux orques.
Chez les orques résidentes, le pod est mené par une matriarche âgée, ménopausée. Cette caractéristique est partagée par l’orque et seulement deux autres mammifères en plus de l’humain — le globicéphale tropical et le béluga. Les matriarches âgées détiennent la mémoire des routes migratoires et des zones de chasse productives. Des études (Brent et al., 2015) ont montré qu’en période de raréfaction du saumon, ce sont les groupes guidés par les matriarches les plus âgées qui s’en sortent le mieux. Leur connaissance accumulée des cycles écologiques est un capital culturel indispensable.
Plus troublant encore : Croft et al. (2017) ont montré que la survie des mâles adultes dépend de la présence de leur mère. Quand celle-ci meurt, le risque de décès du fils dans l’année qui suit est multiplié par quatorze. C’est l’un des liens mère-fils les plus longs et les plus critiques jamais documentés chez un mammifère sauvage.
