Qu’est-ce que le rete mirabile et à quoi sert-il chez les cétacés ?

Le terme est latin et grandiloquent : rete mirabile, « réseau admirable ». C’est un anatomiste italien du XVIIe siècle, Marcello Malpighi, qui aurait popularisé cette expression en désignant une dentelle de minuscules vaisseaux sanguins entrelacés. À l’époque, on ne comprenait pas sa fonction. Aujourd’hui encore, le rete mirabile fascine : c’est l’un des dispositifs les plus astucieux de l’évolution, et chez les cétacés plongeurs il atteint un raffinement extrême.

Réponse courte: le rete mirabile est un réseau dense d’artérioles et de veinules intimement entrelacées. Chez les cétacés, il joue trois rôles principaux : régulation thermique par échange à contre-courant entre sang chaud et sang froid, amortissement des variations brusques de pression sanguine pendant la plongée, et stockage d’un volume de sang oxygéné mobilisable en apnée.

Une dentelle vasculaire

Imaginez un faisceau d’arrosage où, au lieu d’avoir un seul tube principal, vous auriez un peigne de centaines de petits tubes, tous parallèles, en contact étroit les uns avec les autres. C’est l’architecture du rete mirabile : une artère se divise en une multitude de fines artérioles, entrelacées avec une multitude de veinules issues d’une veine principale. La structure est si dense qu’au microscope on voit littéralement les vaisseaux se toucher, séparés par une mince paroi. Cette proximité permet des échanges directs — de chaleur, de gaz, de pression — entre les deux flux qui circulent en sens opposés.

Chez les cétacés, on trouve des rete mirabilia particulièrement développés à la base du cerveau, dans la cage thoracique, et le long de la colonne vertébrale. Les nageoires (pectorales, dorsale et caudale) en contiennent également, où ils servent essentiellement à la thermorégulation.

L’élégance du contre-courant thermique

Le premier rôle du rete mirabile est thermique. Les nageoires des cétacés posent un problème : peu protégées par le blubber isolant, elles seraient autrement des passoires à chaleur. En eau froide, un cétacé y perdrait des centaines de watts par heure. L’évolution a résolu le problème par un mécanisme appelé échange à contre-courant.

Voici comment cela fonctionne. Le sang chaud venant du cœur descend dans la nageoire par l’artère, à une température d’environ 36 °C. À mesure qu’il avance, il croise le sang froid qui remonte vers le cœur par la veine, à une température voisine de celle de l’eau ambiante — disons 5 °C. Grâce à la proximité des deux flux dans le rete mirabile, la chaleur passe par conduction du sang artériel chaud vers le sang veineux froid. Le sang artériel arrive donc déjà refroidi à l’extrémité de la nageoire, et perd peu de chaleur dans l’eau. Le sang veineux arrive déjà réchauffé au tronc, et ne refroidit pas l’organisme central.

Le bilan énergétique est étonnamment favorable : moins de cinq pour cent de la chaleur produite par le métabolisme central est perdue par les nageoires. C’est exactement le même principe que dans les pattes des manchots empereurs ou les pieds des hérons : ces animaux peuvent rester debout sur la glace pendant des heures sans s’épuiser.

Le radiateur fonctionne aussi à l’envers

Dans les eaux tropicales, le problème thermique s’inverse. Un cachalot ou un grand dauphin chassant à pleine vitesse produit énormément de chaleur métabolique. Comment l’évacuer ? Le rete mirabile peut alors fonctionner en mode radiateur: les vaisseaux périphériques se dilatent, ce qui « court-circuite » l’échange à contre-courant et permet au sang chaud d’aller directement à la peau pour se refroidir. Les nageoires deviennent alors des dissipateurs efficaces. C’est pourquoi, en eau chaude, on observe parfois des cétacés battant de leurs pectorales en surface : ils utilisent leurs nageoires comme des aileries de refroidissement.

Protéger le cerveau en plongée

Le deuxième rôle du rete mirabile est hémodynamique. Lorsqu’un cachalot plonge à mille mètres en moins de dix minutes, son corps subit des variations de pression considérables. La cage thoracique se comprime, les organes se déforment, le sang est massivement redistribué. Sans protection, ces fluctuations seraient transmises directement au cerveau, organe particulièrement sensible aux pics de pression.

Le rete mirabile cervical agit comme un amortisseur hydraulique. Sa multitude de petits vaisseaux, ramifiés et entrelacés, fonctionne comme un système d’amortisseurs interconnectés : il lisse les fluctuations, atténue les pics, stabilise le flux. Le sang qui atteint finalement le cerveau est donc à pression remarquablement constante, malgré la tempête vasculaire qui agite le reste du corps. C’est l’équivalent biologique d’un condensateur dans un circuit électrique : il filtre les transitoires.

Un réservoir de sang oxygéné

Troisième rôle, parfois moins connu : le rete mirabile thoracique stocke un volume sanguin significatif. Pendant la plongée, ce sang peut être redistribué activement vers les organes vitaux par contraction des parois vasculaires. C’est l’une des composantes du diving response, qui inclut également la bradycardie et la vasoconstriction périphérique. Le cachalot embarque ainsi sous la forme de réservoirs vasculaires une partie importante de l’oxygène qu’il consommera durant les soixante à quatre-vingt-dix minutes que peut durer sa plongée.

Une innovation évolutive ancienne

Le rete mirabile n’est pas une invention propre aux cétacés. On le retrouve, sous des formes diverses, chez des animaux extrêmement variés : thons et requins-taupes (où il maintient leurs muscles latéraux à une température supérieure à l’eau ambiante — c’est ce qui rend ces poissons « à sang chaud »), girafes (rete cérébral qui amortit les variations de pression liées au mouvement de la tête), mouton, chat, certains oiseaux marins plongeurs. Mais nulle part le système n’est aussi développé que chez les cétacés plongeurs profonds. La sélection naturelle a manifestement misé gros sur ce dispositif.

L’extension du rete mirabile chez les ancêtres des cétacés a probablement été l’une des innovations clés qui leur a permis d’exploiter les niches écologiques abyssales libérées par l’extinction des grands reptiles marins à la fin du Crétacé. Voir notre page sur l’évolution des cétacés.

Sources

  • Vogl, A.W. & Fisher, H.D. (1981). « The internal carotid artery does not directly supply the brain in the Monodontidae ». Journal of Morphology, 170(3).
  • Pabst, D.A., Rommel, S.A. & McLellan, W.A. (1999). « The functional morphology of marine mammals ». In Reynolds & Rommel (eds.), Biology of Marine Mammals.
  • Costidis, A. & Rommel, S.A. (2012). « Vascularization of air sinuses and fat bodies in the head of the bottlenose dolphin ». Journal of Morphology, 273(11).
  • Ponganis, P.J. (2015). Diving Physiology of Marine Mammals and Seabirds. Cambridge University Press.
  • Carey, F.G. (1973). « Fishes with warm bodies ». Scientific American, 228.

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