Les cétacés odontocètes, en haut de la chaîne alimentaire marine, sont exposés à une bioaccumulation chimique lente et continue tout au long de leur vie.
Leur longévité et leur régime piscivore les rendent particulièrement sensibles à l’accumulation de composés organohalogénés, y compris des polluants organiques persistants (POPs) tels que les polychlorobiphényles (PCB).
313 composés détectés : une cartographie chimique inter-espèces
L’analyse des tissus adipeux de 11 espèces de cétacés à dents, prélevés dans la biobanque environnementale de l’université d’Ehime (es-BANK), a révélé la présence de
313 composés organohalogénés. Ces composés incluent :
- Des polluants industriels (PCBs, dioxines, etc.)
- Des substances naturelles marines à toxicité analogue
- Des composés d’origine inconnue
L’approche analytique repose sur une chromatographie en phase gazeuse couplée à la spectrométrie de masse (GC/MS), permettant un criblage précis et complet.
Les profils obtenus ne se contentent pas de dresser un inventaire chimique. Ils mettent en évidence des différences nettes
entre espèces, tant en termes de concentration que de typologie des composés accumulés.

Des signatures chimiques liées à l’habitat et aux migrations
Les résultats mettent en lumière une corrélation claire entre les profils d’accumulation et les caractéristiques écologiques de chaque espèce :
- Profondeur d’habitat
- Régions de migration
- Régime alimentaire
Les espèces évoluant dans des zones profondes présentent des profils distincts de celles occupant des habitats côtiers.
Certaines combinaisons chimiques semblent caractéristiques d’un territoire ou d’une route migratoire spécifique,
rendant ces données particulièrement utiles pour la reconstitution des aires de distribution passées ou présentes.
Un outil analytique pour la bio-surveillance environnementale
Cette étude ouvre la voie à une utilisation élargie des méthodes GC/MS pour le suivi écologique des mammifères marins.
En identifiant des biomarqueurs chimiques d’habitat, les chercheurs disposent désormais d’un outil pour :
- Cartographier l’exposition aux contaminants
- Évaluer l’état de santé écologique d’une population
- Retracer les déplacements historiques des cétacés étudiés
Une biodiversité chimique encore largement inexplorée
Le fait que certains composés détectés soient d’origine inconnue souligne un déficit de connaissance sur la diversité chimique marine.
Ces résultats suggèrent l’existence d’interactions chimiques complexes entre organismes marins, environnement et activités humaines,
dont les mécanismes restent à élucider.
Un pas vers une écologie analytique des grands prédateurs marins
En combinant les approches de la chimie analytique, de la biobanque environnementale et de l’écologie comportementale,
cette étude inaugure une discipline émergente : l’écologie chimique des mammifères marins, fondée sur les preuves et reproductible.
Les cétacés deviennent ainsi non seulement des sentinelles de la pollution marine,
mais aussi des indicateurs chimiques dynamiques de l’état de leurs habitats.

